samedi 10 avril 2010

A pas de géant...

Aujourd'hui, c'est nouvelle. :D

J'ai écrit le premier jet de celle-ci quand j'avais seize ou dix-sept ans (donc il y a onze ou douze ans), avant de la reprendre presque entièrement en 2005. Je l'aime bien, malgré les erreurs et les défauts de style que j'avais à l'époque. Elle a ce petit goût un brin naïf et baveux d'espoir que j'arrive parfois à choper.
 Elle tient aussi un peu du délire psychanalytique, puisque je commençais à jouer avec les poncifs freudiens en imaginant la tête d'un psy lisant ça. Le Kevin est joueur. :D



A PAS DE GEANT


L’absence diminue les médiocres passions, et augmente
les grandes, comme le vent éteint les bougies et allume le feu.
La Rochefoucauld, Maximes



   Il regarda l’enfant, et marcha vers lui. Une ombre sembla passer sur son visage rond et luisant, lorsqu’il se rendit compte que jamais plus il ne verrait le garçon.
Il l’avait débarrassé de ses peurs, de ses monstres, et tout était fini, à présent. Alors il fit demi-tour et parti, entendant encore les sanglots de l’enfant.

   - Maman, Maman, s’écria la fillette. Tu m’achète celui là? Elle sautillait devant la vitrine trop haute pour elle, son visage radieux illuminé par les flamboyantes décorations qui avaient d’abord attiré son attention. Elle tiraillait la manche de sa mère en bondissant sur place et en criant.
- Est-ce que je peux avoir celui là, s’il te plait Maman?
Elle s’appelait Liz. Sa mère s’appelait juste Maman. Avec une majuscule, comme à Dieu. Et Maman regardait Liz avec un sourire. Elle admirait ce petit bout de vie de cinq ans, ce qu’elle avait de plus beau, la seule chose, considérait-elle, qu’elle avait réussi.
- Oui, répondit Maman en reprenant la main de Liz. Puis elle regarda la fillette sourire de plus belle, puis se mettre à rire, de ce rire cristallin qui n’appartient qu’aux enfants. Puis elles entrèrent dans le magasin.
Maman tendit son cadeau à Liz en sortant. Et elle resta un moment, tendre, à la regarder s’émerveiller.
- Tu fais attention, conseilla-t-elle. C’est très fragile, d’accord?
La fillette acquiesça, déjà ailleurs, rêveuse.
C’était une grosse poupée de porcelaine blanche, un clown mécanique dont les entrailles produisaient une musique douce lorsque l’on remontait sa clef dorée. Ses lèvres rouges s’écartaient en un sourire comique, et ses yeux de peinture semblaient exprimer la joie. Seule une larme argentée sur la joue, comme figée lui donnait un côté mélancolique.
Il faisait froid, et Maman décida qu’il était temps de rentrer. Noël approchait, et il allait probablement neiger dans la soirée.
 Alors Liz caressa le visage du pantin et, d’une main, le serra contre son cœur. Elle offrit sa deuxième main à Maman, et la serra très fort, pour se réchauffer.
- Je t’aime, dit-elle au bout d’un moment. Je t’aimerai pour toujours.
Elle ne vit pas le sourire de Maman.

   Elle claqua violemment la porte de sa chambre, rouge de fureur à la fois contre elle-même et contre sa mère. Liz avait douze ans. Maman aussi avait vieilli mais, bien qu’elle ne l’admît pas, elle restait toujours la plus belle des femmes.
 Maman avait reçu plusieurs surnoms avec le temps ; « emmerdeuse » et « connasse » étaient de ceux là. « Salope » était en attente, en précommande de vocabulaire. Elle le savait, elle était, elle aussi, passée par là. Des années plus tôt. Qu’elle le veuille ou non, Liz grandissait. Bientôt, elle serait une femme. La jeune fille lui empruntait déjà son maquillage et une partie de ses vêtements. Maman avait peur. Peur de ne pas voir sa fille devenir femme, peur du temps qui passait et qui la vieillissait, peur de ne pas la voir se marier. Elle avait peur de ne plus être là…
 Ne plus être là pour lui rappeler comment elle était, enfant. Qui elle était. Pour lui rappeler ses rêves. Son héroïne.
 Bien sûr, Liz savait tout cela. Elle s’en doutait, du moins. Mais pas à ce moment. Elle s’en moquait. La jeune fille poussa un cri de rage et, du revers de la main, balaya son bureau, jetant le tout au sol, les cahiers, la photo de l’ « homme de sa vie », les livres, le clown…
 Elle ne put retenir sa main.
 Liz regarda le pantin plonger vers le sol, impossible à rattraper. Le sourire de porcelaine se tordit en un odieux rictus de douleur en s’écrasant, le visage rond se tordant soudainement. Il éclata.
 Les morceaux crissant s’étalèrent aux pieds de la jeune fille, et elle se mit à pleurer.

   Maman entendit le son sur le sol de la chambre de sa fille, puis le bruit de quelque chose de valeureux, qui se brise.
 Elle venait de crier, de se mettre en colère après elle. Ce n’était pas la première fois, bien sûr mais, comme toujours, l’orgueil adolescent de Liz avait prit le coup en pleine figure, et s’était rebellé. Elle avait raison. On a toujours raison, à cet âge là. Puis vient un jour on l’on apprend à accepter nos erreurs. Liz n’en était pas encore là. Elle s’était donc mise en colère, et avait tenté de hurler plus fort que Maman.
 Elle entendit les sanglots venir de la chambre, et s’y précipita.
 Le clown, ses morceaux, étaient répandus tout autour de la jeune fille, qui pleurait en caressant doucement le visage brisé.

   Maman recolla le pantin, recousît la fleur de tissu à son pan de veste, et appela Liz. Elle s’était excusée autant de fois qu’elle l’avait pu, avant de se punir elle-même en allant s’enfermer dans sa chambre. A la fin, les mots n’étaient plus compréhensibles, noyés dans les sanglots, et elle s’était blottie dans les bras de sa mère.
 Elle arriva, les yeux encore rougis et bouffis par les larmes.
 - C’est toi qui lui a repeint le visage, demanda Maman en regardant le clown, les sourcils froncés.
 - Non, pourquoi? Je n’y ai jamais touché.
 Maman songea qu’elle disait la vérité ; la teinte aurait été différente et le trait hésitant, mais ce n’était pas le cas. Pourtant, quelque chose avait changé ; la larme, qui n’était à l’origine qu’un point argenté, était devenu un fine ligne courant de l’œil droit du pantin à la commissure de ses lèvres pourpres. Son regard semblait dur, et froid, comme assombrit. Son sourire même semblait différent.
 Il n’avait plus l’air que d’une pathétique copie du clown.
 Elle mit cela sur le compte de la chute et de la colle, et le rendit à sa fille qui la remercia avant d’aller le reposer dans sa chambre.

   Liz était née sans connaître son père. Maman évitait le sujet avec sa fille, mais elle ne pouvait s’empêcher de pleurer, parfois, la nuit venue. Elle s’était promit de ne plus vivre qu’avec un homme bon, aimant, et qui aimât Liz autant que sa propre fille.
 Elle trouva donc le second homme de sa vie durant la treizième année de la jeune adolescente. Un homme charmant, au métier compliqué, beau et intelligent, sorte d’ange tombé du ciel, ou de prince charmant tombé d’un conte de fée.
 Maman et lui s’étaient aimés de toutes les manières imaginables, et tout se passa bien au début. Mais Liz ne l’aimait pas. Il était un étranger qui jouait au gentil papa avec elle, et au mari avec Maman. Elle éprouvait pourtant à son égard un sentiment discret, se prenant même, parfois, à inverser les rôles. Le nouveau venu en était conscient mais, même avec autant de diplômes qu’il était humainement possible de posséder, il n’y voyait aucune solution. Il n’était pas le père de Liz, et jamais ne le serait. Maman le savait aussi.
 Mais la jeune fille ne fit rien, nourrissant un peu plus chaque jour sa haine amoureuse.

   Les pas retentirent, lents et sourds.
 Maman et son homme ne les entendirent pas. On était au milieu de la nuit, Liz dormait. Et eux…
 Eux ils s’aimaient.
 Au plus profond de la nuit, dans le noir le plus total, ils n’entendirent rien.
 Le silence était presque total. Seuls les ronflements du chien et le souffle court de leur amour venaient le briser.
 Et puis les pas.
 Ils retentirent, encore et encore.
 De plus en plus près d’eux.

   Le vieux chien émit un grognement étouffé. Ses oreilles pendantes remuèrent, et il ouvrit les yeux.
 Il y avait un bruit, à l’étage. Un bruit… et une odeur. Mais c’était celle de la jeune fille, qui avait du se réveiller.
 L’animal se leva avec lenteur, son arrière-train le faisant un instant souffrir, et marcha posément vers les escaliers. Il allait faire la fête à la jeune fille, et en profiter pour lui faire comprendre que, lui aussi, avait des besoins.
 Il monta les escaliers, comme un vieux chien qu’il était, vers l’odeur.
 Il arriva silencieusement en haut des marches, soufflant presque, et chercha la fille. Il n’avait pas une très bonne vue, et ne distingua rien dans la pénombre.
 Mais l’odeur était plus proche de lui, à présent.
 Alors il tendit l’oreille, et ne perçut plus que le son venant de la chambre. Là où il n’avait jamais eu droit d’entrer. En réalité, il n’avait pas non plus le droit de monter à l’étage.
 Manifestant sa présence, il remua la queue, et se mit à souffler, la langue pendante. Puis il poussa un jappement de frayeur.
 Il fit un pas en arrière, le plus doucement possible. Il poussa un nouveau jappement, plus bas.
 Les yeux vert émeraude qui l’observaient le terrifiaient, mais il en était certain, à présent ; ce n’était pas la fille.
 Il émit un grognement bas, se baissant un peu sur ses pattes antérieures, montra les dents.
 Une ombre épaisse, comme une fleur, vint se poser sur son pelage roux, et couvrit entièrement le chien, comme la lune se découvrait.
 Le chien poussa un dernier jappement, puis un couinement aigu.

   Elle commença à jouir, haletante. Elle ne sentait pas la sueur qui perlait sur son front, sur sa poitrine. Juste le plaisir, et ses cris emplissaient la chambre, comme elle ne les retenait pas. Elle serra l’homme contre elle, le serrant de toutes ses forces, car elle voulait le garder ainsi.
 A ce moment, elle n’était plus Maman. Elle n’était plus qu’une femme ordinaire. Belle, désirable, à qui l’on aimait faire l’amour. Un petit mot pour une grande idée, parti du sentiment le plus fort, parmi ceux qui hantent nos cœurs.
 Des bribes de mots se firent entendre, incompréhensibles, haletés, mais prévisibles.
 Puis ils s‘arrêtèrent, et les gémissement se calmèrent comme ils s’abandonnaient enfin. Il se dégagea lentement de ses cuisses, et se leva, exténué, soufflant.
 Lentement, comme une rose désirée, elle se referma.
 Elle se leva à son tour, et passa une fine chemise de nuit. Elle allait voir dormir son fils. Désormais, elle était redevenue Maman, cet être asexué parce que le contraire serait inimaginable.
 Jusqu’à la prochaine fois.

   L’homme ouvrit doucement la porte, et disparut dans la pénombre.
 Il poussa un petit cri, mélange de surprise, d’horreur et de douleur.
 Il lui sembla un instant que tous ses cauchemars d’enfances revenaient, l’un après l’autre. Ces cauchemars cachés, ridicules aux yeux de l’adulte, mais qui le faisaient s’éveiller en pleine nuit, terrifié, couvert de sueur.Maman l’appela, plusieurs fois. Mais il n’y eu pas de réponse. Il n’y avait plus un bruit dans la maison.
Il faisait noir.
 Elle fit quelques pas hors de la chambre, et la lumière sembla ne pas venir jusqu’à elle.
 Il lui semblait sentir quelque chose de chaud et d’effroyablement visqueux sous ses pieds.
 Il lui vint à l’esprit que le chien n’avait pu se retenir et, bravant les interdits, était monter, ricanant, faire ses besoins devant la porte de la chambre. L’homme était certainement parti chercher de quoi nettoyer.
 Elle chercha à tâtons l’interrupteur, se griffant les doigts sur le mur de crépi. Elle finit par le trouver, et appuya.
 Ses pensées s’évanouirent en même temps que vint la lumière.

   Ses yeux l’observaient, terrifiés. Ils étaient encore ouverts, secs à présents, et elle s’aperçut à quel point ce fait semblait contre nature.
 Sa bouche était ouverte, sa langue baignant dans le sang noir.
 Des images et des sensations revinrent soudainement à la jeune femme. Elle avait senti cette langue, quelques instants plus tôt, contre la sienne, avant de la sentir glisser sur son menton, su son corps.
 Elle eut un haut-le-cœur.
 Elle leva les yeux à ce moment, et le vit.
 La larme scintillante semblait jouer avec la lumière, haineuse.
 Elle vit, l’espace d’une instant, des lèvres rouges s’ouvrir difformément.
 Puis tout fut fini.
 Il lui sembla voir le mur venir à elle, elle eut vaguement conscience de l’escalier, loin en dessous d’elle, puis le contact.
   Liz rêvait. Des rêves d’enfant de son âge. Elle rêvait des garçons de la télévision, des professeurs, des garçons de la classe. Et d’un, en particulier. Elle se sentait bien, frissonnante. Le lendemain, elle ne s’en souviendrait plus.

   A peine éveillée, elle s’engagea dans le couloir pour aller réveiller Maman. Comme d’habitude. Un soleil pâle commençait à éclairer l'horizon, annonçant une journée chaude.
 Elle cria.
 Devant elle, le corps disloqué de sa mère gisait, nu. Son visage était tourné vers Liz, et elle la regardait de ses yeux morts.
 Près d’elle, le visage déchiqueté de l’homme semblait figé par le sang coagulé. Un flot de tripes pâles semblait le lier au cadavre du vieux chien.
 Puis il y avait le clown.
 Les yeux tristes de l’automate étaient fixés sur elle.
 Liz se mit à hurler de toutes ses forces et, enjambant les corps, descendit les escaliers en courant.
 Elle voulait laisser ces horreurs derrière elle, le plus loin possible.
 Elle courut dans la maison, hurlant toujours, laissant rouler ses larmes sur ses joues.
 Elle sortit, se retrouvant, hagarde, sur la route qui passait devant la maison, le corps tout entier secoué de sanglots et de hauts-le cœur.
 La pluie qui tombait dru lui brouillait la vue, se mêlant à ses larmes.
 Elle n’y voyait plus rien.
 Elle entendit simplement le klaxon du large autobus, mais ne le vit pas.
 Le moteur rugissant, les crissement des pneus sur l’asphalte mouillée.

   Le clown, pantin brisé qui ne faisait plus de mélodie, vit tout. Il ne fit rien.
 Ses yeux verts brillèrent un peu plus, tout simplement, comme s’il allait pleurer.
 Il ne comprenait pas les humains. Ils demandaient à être protégés contre eux mêmes, contre des cauchemars dont ils ne connaissaient pas même la nature. Ils demandaient à haïr et aimer en même temps, grandissant ainsi.
 Il aimait voir grandir les enfants. Il aimait les voir évoluer. Il aimait les voir aimer pour la première fois, et sentir leur cœur battant, entendre leurs soupirs sentimentaux.
 Il aimait les voir vivre, avancer dans la vie.
 Avancer jusqu’au bout d’eux-mêmes.
 Il baissa la tête et, de sa démarche mécanique, s’en alla.

   - Maman, Maman! S’il te plait… Maman!
 La mère, l’être le plus cher de l’enfant. Un petit garçon, qui serre fort la main de la première des femmes de sa vie.
 - Il est beau le clown.
 Et il sautille, et il est heureux.
 Et sa mère rêve de son innocence.

23 Aout 2005

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