Désolé s'il reste quelques fautes de frappe...
LA SECONDE RENAISSANCE
Je sais, à présent, ce qu’est l’horreur. Cette chose, innommable et glacée, qui hante les souterrains lugubres de la terre et de notre inconscient.
Plus jamais je ne fermerai les yeux.
Plus jamais je ne fermerai les yeux.
J’ai toujours été attiré par le surnaturel, ou ce que les gens prennent pour, et je sus très tôt que chaque village abritait jalousement ses macabres légendes.
Lorsque nous décidâmes, mon ami Karl Derry et moi-même, de nous rendre au village de Old Tribes, c’était en pleine connaissance de cause. Selon un obscur et persistant mythe, l’endroit semblait, tous les ans, vingt-quatre heures durant, réveiller les abominations damnées qui y dormaient.
Durant ces vingt-quatre heures, toute vie semblait disparaître.
Nous appelâmes diverses autorités du village pour, à chaque fois, entendre la même réponse, dont une solide habitude commerçante cachait mal la terreur sourde : « il n’y a rien d’anormal dans notre village, Monsieur. »
Il se passait, en réalité, quelque chose ; les gens avaient peur, et ce simple fait suffisait à nous chauffer le sang et à nous exciter.
Nous décidâmes donc de nous y rendre. Nos recherches, étalées sur tout le comté, avaient bien avancées, et la date prévue pour nos expériences approchait.
Nous partîmes rapidement, prenant comme affaires le maximum que pourrait supporter la vieille Renault Onze de Karl, sachant que nous pourrions trouver le reste sur place. Nos recherches indiquaient que plusieurs personnes, sur les quinze ou vingt années précédentes, avaient eu à souffrir, de près ou de loin, de la « malédiction » d'Old Tribes, et nous pensions que ce phénomène avait dû finir par être monté en épingle par les habitants superstitieux.
Les trains ne desservent qu’en été, période touristique, le village. Le reste du temps, la voie ferrée et la petite gare se recouvrent d’herbes folles et de racines aux formes squelettiques.
Il neigeait, lorsque nous atteignîmes, non sans nous être perdus, Old Tribes. Nous vîmes que ce paysage ressemblait aux collines d’Irlande, avec sa lande rouillée, et ce marais d’où s’échappaient de petits arbres rabougris, tels des mains priant les Cieux. Les eaux morbides de ces marais exhalaient une âpre odeur de putréfaction, ainsi que des vapeurs sombres, montant en arabesques souples vers les nuages.
Une pierre dressée, comme l’un de ces petits menhirs bretons, indiquait l’entrée de ce village qui n’en était pas vraiment un. Il s’agissait, en effet, d’un hameau construit là par des notables du XVIème siècle. C’est à cette époque que remontaient nos premières archives. De fait, plusieurs petites habitations avaient été ajoutées là jusqu’au XXème siècle. Elles s’accrochaient, pauvres, aux demeures gothiques qui couraient sur trois rues pavées, se rejoignant à l’église, l’une des plus belles et majestueuses que je vis.
La route nationale sinuait à travers le marais et la lande, jusqu’aux villes et villages alentours, dont le premier était à plus de trente lieues. Nous pouvions entendre le reflux sourd de l’océan, qui venait se briser sur les falaises abruptes, de l’autre côté.
Les gens du comté ne sont pas parmi les plus accueillants ; bourrus et incultes, le regard barbare. Ainsi, ce fut par un grognement presque animal que nous accueilli le patron de l’unique hôtel du village. C’était une immense bâtisse, gothique comme les autres, qui semblait, par bien des aspects, isolée au moyen-âge. La mention « satisfaire les vacanciers » était inscrite sur un panneau de bois au-dessus de la réception, et pendait lamentablement.
Mais nous n’étions pas des vacanciers, et cela se voyait ; la Renault Onze de Karl débordait d’instruments scientifiques, de moniteurs et de divers objets que ce brave homme ne connaissait sans doute pas.
- Nous nous sommes égarés, lui mentis-je comme il regardait d’un air soupçonneux notre chargement.
Nous finîmes par avoir nos chambres, et y montâmes le matériel.
Karl était exténué et, alors que la nuit tombait, il décida de s’isoler pour faire un somme.
Il était l‘un des hommes les plus forts et robustes que j’ai connus. Immense, avec ses cheveux blonds coupés en brosse, sa tête semblait soutenue par un cou et des épaules qu’on aurait dis empruntés au Minotaure des mythologies antiques. Il était pourtant d’une grâce infinie, le regard vif et l’intelligence aiguisée.
Laissant mon ami dormir, je redescendis au bar de l’hôtel, en vue de commander un cognac. Je n’avais rien bu de la journée, et la tête commençait à me tourner. L’alcool m’aidait à garder les idées claires. J’en avais besoin, que ce fut ou non une faiblesse. Karl me voyait comme un malade et, bien qu’il n’en parlât jamais, je savais qu’il voulait m’aider. C’était ainsi depuis le départ de ma femme, dont je gardais l’alliance au doigt, comme pour un deuil infini.
Ce fut la fille du patron, une belle jeune femme nommée Marie, qui me servit.
Je lui dis qui j’étais, ce que je faisais. Je lui racontai que je connaissais le monde, que je l’avais arpenté.
Je lui dis qui j’étais, ce que je faisais. Je lui racontai que je connaissais le monde, que je l’avais arpenté.
Ses grands yeux me suppliaient de l’emmener, de la libérer.
Nous discutâmes finalement longuement, et elle éluda soigneusement toutes les questions que je pus lui poser au sujet de son village. Elle était d’une intelligence fine, et je la fis rire. Je pense même être parvenu à la faire rêver, juste un peu.
A la fin, et alors que nous avions tous deux bu plus que de raison, elle m’accompagna jusqu’à ma chambre, au quatrième étage. Je l’invitai à entrer.
Nous fîmes l’amour et, Seigneur!, je crus revivre. Je voyais son visage, ses yeux, et elle m’aimait!
Qu’étais-je pour elle? Que vit-elle en moi? Encore aujourd’hui, je ne le sais pas.
Nous nous endormîmes bientôt, l’un contre l’autre, plus ivres de l’amour que nous avions fait que de l’alcool.
Pour la première fois, je laissai mon alliance glisser de mon doigt, et tomber sur le parquet abîmé, et sa résonance fut comme une libération.
Je ne sais quelle heure il était, lorsque Karl, par ses cris, m’éveilla ; il faisait encore nuit. Je me levai d’un bond, et couru jusqu’à sa chambre, qui était en face de la mienne et donnait sur la lande enneigée.
Je le trouvai à demi-nu, sautillant devant la fenêtre, s’arrêtant parfois pour prendre des photos à l’aide de son vieux Minolta. La lumière était éteinte, mais il me semblait y voir comme en plein jour.
- Regarde, s’écriait-il, excité. Approche. C’est magnifique!
Je m’avançai et vis.
Par un terrifiant prodige, la neige sur la lande avait fondu, bien que les flocons tombassent toujours.
Le marais tout entier luisait d’une lueur bleutée, les arbres morts et les racines noueuses brillant d’un éclat laiteux.
Bientôt, je remarquai que l’onde sale d’où provenait cette magie semblait palpiter, telle un cœur, à intervalles réguliers.
J’avais l’impression de contempler la poitrine vibrante d’un monstre aux proportions inhumaines, comme ces Géants qui peuplent aujourd’hui les livres religieux et les mythes.
Nous passâmes la nuit à photographier, analyser, filmer et dessiner l’étrange phénomène, sans en percer la signification.
La lumière disparut finalement peu avant l’aube grise, mais nous ne retournâmes pas nous coucher.
Nous n’avions plus sommeil.
Lorsque je retournai dans ma chambre pour m’y habiller, je constatai que le lit était vide. Quand Marie avait-elle quitté la pièce? Etait-ce durant mon sommeil, ou bien après, tandis que j’examinais avec Karl la lande étrange? Je n’en savais rien, et un sentiment d’abandon m’envahit. Une boule vint grossir dans mon ventre, et mon cœur, saisi d’une sourde panique, se mit à battre plus fort. Après l’espoir de ses regards, de ses caresses et de ses mots, j’étais à nouveau seul.
Sans pouvoir dire pourquoi, je me sentais trahi, malheureux.
Je m’habillai finalement, et descendis au bar. Il fallait que je boive quelque chose.
Elle y était, aussi fraîche et belle que la veille lorsqu’elle m’avait accueilli. Mais son regard avait changé. Plus sombre, la peur semblait s’être ajoutée à la tristesse, et l’amour en avait disparu. Elle me vit et, sur le même ton neutre et traînant que la première fois, me demanda si je souhaitais un café. Je répondis par l’affirmative, et m’assis au bar, devant elle.
Elle me servit, sans un regard ni un mot, avant de disparaître dans le local de service. Je me sentais désemparé, ne sachant que lui dire, ne sachant que faire.
Elle revint bientôt, et je vis que quelque chose avait changé en elle, comme une indéfinissable transformation physique, que je me hâtai d’oublier, car mon cœur se mit à cogner, plus fort que jamais.
Elle s’approcha de moi, et je sentis son souffle sur ma joue, comme le baiser d’une brise tiède et délicate.
- Ne sortez pas aujourd’hui, murmura-t-elle à mon oreille. Ca a commencé.
Je la regardai, sans comprendre, le souffle coupé, mais elle retourna à ses affaires et je ne la revis plus.
Je la regardai, sans comprendre, le souffle coupé, mais elle retourna à ses affaires et je ne la revis plus.
Bien que ce que m’avait dit Marie me comblait d’effroi, et me sentant par avance ridicule, je confiai cette phrase à Karl. Il rit, puis haussa ses massives épaules. Il avait prévu de partir étudier le marais et la lande alentour, et ne souhaitait pas s’embarrasser de mes peurs superstitieuses.
Je ne lui dis rien au sujet de mon aventure avec la jeune femme, et l’aidai à préparer le matériel dont nous aurions besoin. Tous les commerces du village étaient fermés sans explication, et les gens se tapissaient derrière les vitres sales, terrifiés. Nous prîmes un petit déjeuner copieux, servi par le patron, et partîmes vers les dix heures, laissant la Renault où elle était.
La lande était calme, et ce silence n’était rompu que par le bruit assourdi des flots bouillonnants contre les falaises.
Armés de notre équipement scientifique, nous arrivâmes au bord du marais, crasseux et puant, dont l’eau noire nous renvoyait nos images déformées. Karl était enjoué, transporté par ce que nous avions vu la nuit précédente. De mon côté, je sentais mon esprit paralysé entre la raison et une indicible terreur, sans pouvoir en expliquer la raison.
Karl regarda machinalement sa boussole, et se mit à rire.
- Voilà qui est intéressant, dit-il en me la donnant. Il semble que nous ayons perdu le nord.
Dans ma main, je voyais l’aiguille fébrile tourner dans un sens et dans l’autre, à toute vitesse.
- Le GPS nous a également perdus, remarqua-t-il en posant l’objet sur le sol. Nous ne sommes plus sur terre. Ce qui est impossible, évidemment.
Mais j’avais effectivement l’impression d’être ailleurs, sur quelque planète hostile et maléfique des confins de l’éther. Les arbustes et les racines me donnaient l’idée de n’être que les membres visibles de quelque abomination surnaturelle. Je me retournai vers le village afin de trouver du réconfort, mais ce semblant de civilisation gothique accentuait encore mon désarroi. Je me sentais vidé de toute vie, prisonnier de ce pays dramatique, de ce lieu que nulle poésie n’aurait pu rendre beau.
- Prends la température de l’eau, fit Karl en me tendant le thermomètre étanche.
- Elle ne doit pas être à plus de un ou deux degrés, assurais-je, regardant la neige qui tombait autour de nous.
- Vérifie.
Il me lança l’un de ses sourires qui indiquaient qu’il savait quelque chose qui m’était encore inconnu. Ou qu’il devinait.
Je plongeai le thermomètre dans l’eau noire, et ne l’en ressorti que quelques minutes plus tard.
- Presque trente-huit degrés, lus-je, éberlué.
- Bien. Karl nota l’information sur son petit calepin, avant de s’exclamer ; c’est fantastique! Cet endroit est magnifique!
Nous continuâmes ainsi durant plus de deux heures. Karl semblait le plus heureux des hommes, jouant avec l’innommable comme l’aurait fait un enfant, ne se relevant que pour rire ou pousser une exclamation, mi surprise, et mi amusée.
Je me sentais perdu, seul, me demandant quelle ignominie pouvait bien vivre, tapie sous nos pieds. Ainsi, je laissai vagabonder mes pensées vers cette nuit, la plus belle de ma vie, m’isolant dans les odeurs, contre la peau chaude de celle que j’aimais déjà. Elle était ma bouffée d’air pur dans cet environnement méphitique et austère.
Quelque chose nous fit soudain nous arrêter.
Karl venait de relever que cette eau possédait un PH absolument neutre, lorsque nous perçûmes le bruit.
C’était un grondement sourd, semblant venir de sous nos pieds, comme un immense et terrifiant soupir.
Puis la lande tout entière se mit à vibrer et nous vîmes, )à la surface du marais, de fines rides se dessiner.
La plaine était sur le point de s’éveiller, ce qu’elle fit.
Il y eut un gigantesque craquement, comme si la lande s’était mise à hurler, et le sol se déchira. De longues craquelures, parfois larges d’un pouce, apparaissaient dans la terre meuble, et cette onde concentrique se propageait depuis le lieu où nounous trouvions.
Il y eut une secousse, si violente qu’elle nous projeta sur le sol, au milieu de nos instruments.
De partout, des volutes sulfureuses, semblant venir du fond brûlant e la planète, montaient vers le ciel gris, nous piquant les yeux.
Il y eut une nouvelle secousse, moins forte, mais qui me terrifia.
- Nous devrions rentrer, dis-je à Karl de ma voix la plus assurée.
- Je le crois aussi.
Je ne pense pas que Karl ait eu peur, mais bien que ce phénomène l’impressionna au plus haut point. En réalité, je pense qu’il s’amusa, durant ce qui fut pour moi une traumatisante expérience.
Comment aurions-nous pu imaginer? Et comment, encore, aurions-nous pu prédire l’atroce destinée qui nous attendait tous deux?
Nous rentrâmes le plus vite possible, nous retenant à chaque pas de nous mettre à courir. La lande, derrière nous, gémissait encore, et vomissait ses vapeurs âcres.
Elle était vivante.
En arrivant à l’hôtel, nous fûmes surpris par l’accueil du patron ; nous semblions, en effet, le terrifier, et ne le vîmes plus de la journée.
Nous déjeunâmes dans la chambre de Karl, sans être capables de dire qui, de Marie ou de son père, avait déposé nos plateaux devant la porte.
Je n’avais pas faim, et me contentais d’écouter mon ami exposer les relevés qu’il avait eu le temps de faire.
- Je n’ais jamais vu une telle concentration de protéines, dit-il. Et le taux de chlorure et de nitrates est exceptionnellement bas!
- Oui, dus-je répondre, absent. C’est bien.
- C’est totalement improbable, explosa-t-il. Impossible! Nous nous trouvons dans une région d’agriculture intensive et le taux de nitrates devrait, normalement, être plus élevé que n’importe où ailleurs!
Je lui répondais qu’il avait raison, et retournai à mes pensées.
Par la fenêtre, la lande grise que contemplait Karl était retournée à son état amorphe, uniquement troublée par une légère brise froide.
- Il y a une explication, fit-il songeusement.
Plus tard, alors que je m’assoupissais dans le fauteuil de mon ami, j’entendis de légers coups portés à ma porte, de l’autre côté du couloir. Une voix fine m’appelait.
Abandonnant Karl à ses hypothèses, je me ruai dans le couloir.
Je m’arrêtai, extatique, à quelques centimètres d’elle, le cœur battant devant son aimable beauté.
Elle regarda autour de nous, soupçonneuse, puis m’invita à entrer.
Nous étions assis sur le lit, si proches et si lointains l’un de l’autre. Je sentais son parfum, et il me donnait envie de l’embrasser, de la serrer contre moi, de la protéger ; je voulais l’aimer encore. Elle était un Ange tombé du Ciel, venu m’aimer pour une nuit, pour un moment. J’avais aimé. J’avais été aimé, et elle m’avait plus donné en cette nuit qu’en toutes. Je savais que, jamais plus, je ne serais heureux. Mais je m’en moquais. Quel plus beau cadeau la vie aurait-elle pu me faire?
J’avais été plus heureux que jamais.
Elle finit par rompre le silence, cette miséricordieuse contemplation.
- Vous n’auriez pas du sortir, dit-elle en plongeant son regard dans le mien. Les gens ont peur, ici. Et ils ont peur de vous, maintenant.
J’espérais qu’elle m’en dirait plus que la veille, et lui demandai pourquoi, ce qui leur faisait peur.
- La peur. Ses yeux s’agrandirent. La peur elle-même ; le Léviathan endormi!
La voix de son père l’appelant monta jusqu’à nous, et elle sursauta.
- Ne sortez pas ce soir, dit-elle en sortant. Promettez-le moi!
Elle ferma la porte avant que je ne pus dire un mot, et je formulai intérieurement cette promesse. J’entendis ses pas s’éloigner dans le couloir, puis dans les escaliers. A la fin, il n’y eut plus que le malstrom de mes pensées. La simple évocation du nom de Léviathan me donnait la nausée, et je ne pus m’empêcher de pleurer. Pour un croyant, le monstre marin des Phéniciens était la Mal absolu, l’Horreur même.
Je sanglotai de terreur, mettant de longues minutes à me calmer.
Je descendis plus tard, et décidai d’aller à la chapelle de l’hôtel avant de me rendre au bar.
Grande, elle semblait n’avoir pas servi depuis sa construction, au XVIème siècle, tant la crasse et la poussière s’étaient amoncelées dans tous les recoins.
Sur les murs de pierre noire, de grotesques bas-reliefs semblaient représenter des Saints qui m’étaient inconnus. Certains chevauchaient d’immondes créatures, comme sorties des tableaux d’un Jérôme Boch, où des Enfers de Dante.
Plus loin, au-dessus de l’autel, se tenait un Christ en croix, rendu rouge-sang par la lumière qui lui tombait dessus depuis les vitraux. Il semblait hurler et ses yeux, révulsés, aux larmes noires, résonnaient de haine. Son corps tendu semblait prêt à se disloquer, son système nerveux rendu fou par la douleur.
Cet homme n’était pas mon Christ, aimant et charitable.
Je me demandais quels homme avaient bien pu bâtir ce lieu sordide, suintant du Mal, et la réponse me vint ; une secte. Ceux qui avaient créé ce village devaient vénérer une secte, satanique et morbide.
Je m’accroupis au milieu de ces figures impies, de ces orgies et sacrifices ignobles, et me mis à prier.
Je priai Dieu, Jésus Christ et la Vierge, tout d’abord, puis le Ciel et la Terre, comme me l’avait apprit mon grand-père, des années plus tôt.
Je priai les déesses fécondes des Anciens Temps de veiller sur Karl et moi, puis me relevai et, les yeux clos, sortis de la chapelle.
L’après-midi était bien avancée, lorsque je m’assis au bar.
Je n’avais pratiquement rien bu depuis deux jours, et ce que d’aucun aurait prit pour du courage revêtait pour moi l’apparence d’une malédiction.
Le patron me servit un whisky, et je le priai de laisser la bouteille. Combien de verres en bus-je avant de m’assoupir, je ne sais pas. La bouteille avait disparu, ainsi que l’argent que j’avais laissé, lorsque Karl m’éveilla.
J’ouvrai les yeux, l’esprit clair, et vis qu’il faisait presque nuit.
- Ca a recommencé, dit-il en me tirant par les épaules. Viens voir!
Je me levai comme je le pus, et suivis mon ami jusqu’à sa chambre. En arrivant près de la fenêtre, je m’aperçus qu’effectivement le phénomène avait reprit. Mais il était pourtant différent.
La couleur bleue avait été remplacée par un rouge vif, flamboyant et palpitant.
Toute la lande était en mouvement, rendue vivante par quelque surnaturelle abomination.
L’horreur me prit soudainement, car je la vis ; Marie courait, nue dans la lande hostile, vers le fond du marais qui grouillait à présent de vie. Elle se retournait par moments, comme pour s’assurer ne pas être suivie.
- Marie, hurlai-je à la fenêtre close. Non!
Sans y réfléchir, je me ruai sur la porte et m’engouffrai dans le couloir mort.
Je passai la réception, et atterris dehors, dans le froid mordant. Il s’était remit à neiger. Ignorant cela, je me remis à courir, suivi par le regard de haine des gargouilles plusieurs fois centenaires. L’odeur qui montait du marais était insupportable. La lueur pourpre me parvenait à présent et, dès que je fus entouré d’elle et de sa puanteur, je me mis à suffoquer et à tousser.
Marie m’apparaissait encore.
Je la perdais, la voyant fuir, loin de moi.
Puis elle disparut.
Criant son nom, j’accélérai encore ma course. J’avais envie de lui hurler combien je l’aimais, que j’avais besoin d’elle pour être vivant! Je repensai aux moments que nous avions passés ensemble, et cette joie qui sombrait dans mon cœur pour ne plus être qu’un souvenir.
Je finis par arriver à l’endroit où elle avait disparu, et m’arrêtai.
J’avais craint qu’elle ne se fut jetée du haut de la falaise, mais elle était encore loin, et le ressac n’était encore qu’un grondement assourdi.
Je la cherchai, l’appelant, ignorant les créatures noires qui grouillaient dans le marais, venues des tréfonds de la planète.
Soulevant une racine, je tombai dans un trou que je n’avais pas vu.
Je roulai, semble-t-il, sur plusieurs mètres, avant de m’arrêter contre une paroi de pierre et de roche. Il me fallu plusieurs secondes pour reprendre mes esprits. Mon corps était endolori, contusionné de partout ; je sentais du sang me couler dans l’œil depuis une large plaie au front. Mon nez et mon bras droit étaient brisés, et je gémissais de douleur.
De mon bras valide, je finis par prendre la lampe électrique, et éclairai la cavité. Le boyau dans lequel je me trouvai était juste assez étroit pour qu’un homme put y progresser à quatre pattes. Mais il semblait sans fin.
De l’obscurité me venait une plainte, assourdie par la distance, que j’attribuai à Marie.
Je me mis à avancer à l’aide de mon bras valide, la lampe entre les dents. Mon souffle était sifflant, et j’avais l’impression d’avaler du sang à chaque inspiration.
Au bout de plusieurs minutes ou plusieurs heures, je ne sais, je sentis le sol devant moi se mettre à descendre. Il était plus régulier, aussi, et l’immonde tourbe dans laquelle je pataugeais devenait de la roche.
Elle devint plus lisse, à mesure que je progressais, et le boyau se mua en un couloir, bas et étroit, taillé avec soin.
Des inscriptions m’apparurent, que je reconnus être des runes cunéiformes, gravées sur les murs, le plafond et le sol du couloir.
Les hurlements de Marie étaient de plus en plus effrayants, se ressemblant parfois à de stridents meuglements.
Ils atteignaient leur paroxysme lorsque je vis de la lumière dans laquelle je débouchai, réprimant un haut-le-cœur mêlé d’un cri.
Je me trouvais à l’entrée d’une immense salle, aux murs couverts d’inscriptions et de dessins de déesses noires, dont le plafond était soutenu par ce qui m’apparaissait être un millier de colonnes, ornées d’hideuses gargouilles.
De petits trous, presque identiques à celui d’où je sortais, avaient été creusés dans les parois, et d’immondes tentacules, ou bras, en sortaient, noirs et squameux, se tordant.
La salle entière était illuminée d’une lumière pourpre, presque sanglante, qui pulsait à un rythme lent. Les runes pâles, sur les murs, semblaient les veines de cet immense cœur.
Au milieu de cette salle se trouvait Marie.
Elle était allongée sur le dos, hurlant de peur comme de douleur, entourée de ces choses qui la maintenaient prisonnière.
Rendu fou de rage et de terreur par ce spectacle de cauchemar, je m’élançai. Les tentacules tentaient de m’attraper, mais je parvins à leur échapper. Mon bras me lançait douloureusement à chaque pas que je faisais, et m’arrachait des gémissements et des larmes.
Puis les hurlements cessèrent.
Je continuai à courir vers celle que j’aimais, dans le silence accablant. Elle était immobile, comme morte, et les créatures avaient relâché leur étreinte.
Puis je vis ce qu’elle tenait contre sa poitrine, et compris ce qui m’avait tant gêné cet après-midi là ; son ventre, gonflé, abritait la vie.
Le nouveau-né, informe, antinaturel, babillait doucement contre son sein, et je crus discerner des fines dents noires dans sa bouche mal dessinée. Marie pleurait.
Elle leva la tête vers moi. Son visage semblait celui d’un monstre, ses yeux noirs et sans âme me jugeaient avec cruauté.
- Regarde, hurla-t-elle d'une voix inhumaine. Regarde ton enfant! A demi homme et démon!
Puis elle rit, d’un rire suraigu qui me glaça le sang, et m’arracha des larmes.
- Pourquoi, implorais-je en approchant.
- Pour qu’il revienne! Le Léviathan! Son règne doit reprendre. Mais tu ne seras pas son père! Tu as échoué!
Ses hurlements me poignardaient, me donnaient envie de vomir, de mourir.
Dans un grand rire, elle souleva de terre le nouveau-né, comme pour le fracasser sur les dalles sombres, et je le saisis dans un mouvement, avant de me mettre à courir vers la sortie.
Marie se mit à hurler dans une langue que je ne connaissais pas, et les centaines de tentacules se remirent à vouloir m’attraper. Il y eut des grognements, puis je vis les créatures mêmes. Je ne me souviens plus de leurs formes exactes, mais les images qui me hantent sont celles de groins immondes, de dents acérées, de griffes et d’yeux allant à l’encontre même de toutes lois naturelles.
Je m’engouffrai dans le boyau, mon bras brisé tenant le nouveau-né en tremblant à cause de la douleur, tandis que je m’efforçais d’avancer le plus vite possible, poursuivi par les hordes immondes que me lançait Marie.
Je parvins à regagner l’extérieur ; Karl courait à ma rencontre, et ses cris, d’horreur ou non, je ne sais, furent la dernière chose que j’entendis avant de m’évanouir.
Je m’éveillai au milieu de la lande, transit de froid, le bébé pleurant contre ma poitrine. Je n’osais le regarder. La mémoire me revint lorsque je vis, près de moi, le cadavre déchiqueté et méconnaissable de mon ami. Ses yeux révulsés hurlaient l’horreur qu’il avait vécue, et qui l’avait tué. Près de lui était inscrit, en lettres de sang, le résultat de ses recherches ; « le marais est enceinte ».
Je pleurai, en rentrant à l’hôtel, dans la lande redevenue noire, et décidai de partir avant l’aube.
Détruit, malheureux, j’avais envie de mourir.
Presque un an a passé, et il neige. Le bébé est dans sa cage d’acier, près de moi. Je n’ose l’approcher, car d’immondes griffes lui ont poussé, que je n’ais pas la force de couper. Je l’entends mâcher avec appétit un rat qu’il a attrapé plus tôt. Je sais qu’il m’observe, moi aussi, avec envie. Moi, son père. Et un jour, ce sera mon tour.
Plus jamais je n’ais été heureux, depuis cette nuit où elle m’a tout donné. Plus jamais je n’ai souri.
Sur la table, mes affaires sont prêtes. Je n’ai presque rien pris, un simple fusil. Je m’apprête à finir une nouvelle bouteille d’alcool. Je n’ai plus que ça.
Tu m’as appris l’horreur, l’amour. Je ne veux plus être malheureux.
Je viens te retrouver, Marie. Et nous serons une famille, enfin.

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